La mère inquiète regarde sa fille qui va mal. Elle a les yeux éteints et semble ne pas vouloir se réveiller d’une torpeur, d’une tristesse, d’un abattement, et d’une indifférence à tout. La mère tourne autour d’elle comme une toupie et essaie de soupeser le désarroi de sa fille. Comment la faire sortir de cette morne apathie ? Elle sent son propre déséquilibre à travers elle. Elle a peur. Réveille-toi. Elle l’empoigne et la traine de médecin en médecin. Remettez-la debout ! Les yeux mouillés, elle raconte son histoire à elle. La fille est prostrée, éteinte. La mère a peur de la folie.

            Après avoir vu une dizaine de médecins, avalé moultes boîtes de frubiose, sargénor, reconstituants de toutes sortes, purges, vitamines de A à Z, la mère déclara que ces médecins n’y connaissaient rien. Elle allait la retaper, elle. Tous les matins à 5 heures, elle se radinait avec un bol de  lait bouillant dans lequel nageait un jaune d’œuf. La fille avalait cette chose infâme en pensant à Ben Hur, à Jeanne d’Arc, aux héros morts pour la France, se rendormait la conscience en paix, rêvait qu’elle couvait le Mont Valérien, et  que chaque matin tous les habitants pouvaient apercevoir sur sa crête un gros œuf.

            Un mois plus tard, la mère dut avouer tout bas que sa science était insuffisante, un peu plus haut que cela venait peut être des œufs qui n’étaient pas assez frais et qu’elle avait pris un rendez-vous chez un ponte de la remise à n’œuf, le Professeur Akounaschtroumff, qui avait fait des miracles.

            Après quelques questions à la fille auxquelles la mère répondit à sa place, il déclara que la demoiselle n’avait besoin d’aucun médicament mais seulement de changer d’air, qu’elle parte ailleurs, sorte du milieu familial et roule sa bosse dans un lieu bien oxygéné, voir d’autres têtes, rire, s’amuser avec des jeunes de son âge. Il proposa l’Alsace. D’un coup, la fille leva la tête, sortit de son engourdissement et les yeux brillants regarda le docteur. « Oh oui ! l’Alsace ! ». Elle rêvait depuis toujours d’aller dans la région de son père, voir des montagnes, des sapins, des animaux. Elle ne connaissait que la mer.

           La mère se leva d’un bond. Je suis venue pour que vous lui donniez de bons médicaments, pas pour qu’on me sépare d’elle au moment où elle a le plus besoin de moi. Qui s’en occupera comme je m’en occupe ? Qui sera aux petits soins pour elle ? Elle se mit à chanter, les larmes aux yeux, Tino Rossi dans la voix :

            « Quoi de plus doux, de plus tendre,

               Que le cœur d’une maman,

               Qui donc sait mieux vous comprendre,

               Et calmer tous vos tourments ».

            Le Professeur Akounaschtroumff  laissa tomber si fortement sa règle en métal sur son bureau que la mère sursauta et revint illico à la réalité : On allait lui enlever sa fille ! Impitoyable, il lui dit, de se mettre en relation avec l’organisme d’accueil le plus rapidement possible, que la sécurité sociale ne fera aucun problème. Elle faillit avaler sa langue lorsqu’il lui fit payer 100 euros la consultation, la retrouva tout aussi vite pour la même raison et lui demanda : « Tout de même, docteur, un petit médicament ? »  Il lui lança un tel regard qu’elle n’osa plus insister.

           La mère et la fille se retrouvèrent toutes les deux sur le trottoir, l’une toute grise et tremblant de la tête aux pieds, la fille, toute ragaillardie et tremblant d’un souffle nouveau.

            Le Professeur Akounaschtroumff était un faiseur de miracles.